2 Fonctions convexes

Il est pratique de considérer des fonctions f:E→]−∞,+∞]=ℝ∪{+∞}. Dans ce cas on parle de domaine de f :

D⁢(f)={x∈E:f⁢(x)<∞}.

Les propriétés que l’on considère dans cette section vont être déterminées par l’ensemble des valeurs au dessus du graphe de f, que l’on appelle épigraphe de f:

Epi⁢(f)={(x,λ)∈E×ℝ:f⁢(x)≤λ}.

On utilise les conventions ∞+∞=∞ et λ.∞=∞ si λ>0, 0.∞=0.

★ Définition 3.3.

Soit C un ensemble convexe.

  1. 1.
    ​

    Une fonction f:C→]−∞,+∞] est dite convexe si pour tout λ∈]0,1[,x,y,∈C,

    f⁢(λ⁢x+(1−λ)⁢y)≤λ⁢f⁢(x)+(1−λ)⁢f⁢(y).
  2. 2.
    ​

    Une fonction f:C→]−∞,+∞] est dite strictement convexe si pour tout λ∈]0,1[,x,y,∈C, avec x≠y

    f⁢(λ⁢x+(1−λ)⁢y)<λ⁢f⁢(x)+(1−λ)⁢f⁢(y).
  3. 3.
    ​

    Une fonction f:C→[−∞,+∞[ est dite concave si −f est convexe.

Exemple 3.2.

Une fonction affine f⁢(x1,…,xn)=∑i=1nai⁢xi+b est convexe et concave mais pas strictement convexe ! Une norme sur E est convexe.

Remarque 3.1.

Si f est convexe, alors C∩D⁢(f) est convexe car si f⁢(x)<+∞,f⁢(y)<∞ alors

f⁢(λ⁢x+(1−λ)⁢y)≤λ⁢f⁢(x)+(1−λ)⁢f⁢(y)<∞.

On peut donc toujours remplacer soit C par E soit C par C∩D⁢(f) selon votre goût (pour les fonctions infinies ou les ensembles convexes).

Proposition 3.3.

Soit E un e.v. et f:C→]−∞,∞].

  1. 1.
    ​

    f est convexe si et seulement si E⁢p⁢i⁢(f) est convexe

  2. 1’.
    ​

    Si f est convexe alors pour tout t∈ℝ, f−1(]−∞,t]) est convexe. La réciproque est fausse.

  3. 2.
    ​

    Si μ>0, f,g convexes alors μ⁢f+g est convexe. De plus, elle est aussi strictement convexe si f ou g l’est.

  4. 3.
    ​

    Si fi,i∈I sont convexes alors l’enveloppe supérieure f⁢(x)=supi∈Ifi⁢(x) est convexe.

  5. 4.
    ​

    (facultatif) f est convexe ssi g:E→]−∞,+∞], définie par g⁢(x)=f⁢(x) si x∈C et g⁢(x)=+∞ sinon, est convexe.

  6. 5.
    ​

    Si f est strictement convexe, alors f a au plus un minimum sur C.

Le dernier point donne la première relation simple des fonctions convexes à l’optimisation.

Démonstration : 

Pour (1), l’énoncé est vide si f⁢(x) ou f⁢(y)=∞. Soit donc (x,t1),(y,t2)∈E⁢p⁢i⁢(f) (comme on veut ti<∞ cela utilise la réduction précédente). On remarque que (λ⁢x+(1−λ)⁢y,λ⁢t1+(1−λ)⁢t2)∈E⁢p⁢i⁢(f) ssi f⁢(λ⁢x+(1−λ)⁢y)≤λ⁢t1+(1−λ)⁢t2.

Si les épigraphes sont convexes, cette propriété est vérifiée et donc en prenant l’infimum sur t1,t2 (qui donne f⁢(x),f⁢(y)) on a le résultat. Si f vérifie l’inégalité, on utilise f⁢(x)≤t1,f⁢(y)≤t2 pour conclure:

f⁢(λ⁢x+(1−λ)⁢y)≤λ⁢f⁢(x)+(1−λ)⁢f⁢(y)≤λ⁢t1+(1−λ)⁢t2.

(1)’ On montre la convexité de D={x:f⁢(x)≤t} comme ci-dessus. Soit x,y∈D alors pour λ∈[0,1]: f⁢(λ⁢x+(1−λ)⁢y)≤λ⁢f⁢(x)+(1−λ)⁢f⁢(y)≤λ⁢t+(1−λ)⁢t=t. Donc λ⁢x+(1−λ)⁢y∈D. Par contre si g=1[0,∞[ alors si t<0 , g−1(]−∞,t])=∅︀, si 0≤t<1 , g−1(]−∞,t])=]−∞,0[ et sinon pour t≥1, g−1(]−∞,t])=ℝ et ce sont 3 intervalles donc 3 ensembles convexes. Mais g n’est pas convexe g⁢(0)=1>1/2⁢g⁢(−1)+1/2⁢g⁢(1)=1/2.

(2) est évident en utilisant l’inégalité:

μ⁢f⁢(λ⁢x+(1−λ)⁢y)+g⁢(λ⁢x+(1−λ)⁢y)≤μ⁢(λ⁢f⁢(x)+(1−λ)⁢f⁢(y))+(λ⁢g⁢(x)+(1−λ)⁢g⁢(y))=(λ⁢(μ⁢f+g)⁢(x)+(1−λ)⁢(μ⁢f+g)⁢(y)).

(3) vient de la stabilité des convexes par intersection et de E⁢p⁢i⁢(f)=∩i∈IE⁢p⁢i⁢(fi).

(4) est évident car E⁢p⁢i⁢(f)=E⁢p⁢i⁢(g).

(5) si x≠y sont deux points atteignant le minima, f⁢((x+y)/2)<(f⁢(x)+f⁢(y))/2 contredisant la minimalité.   □

Une propriété importante des fonctions convexes est le fait qu’on peut les caractériser en terme d’accroissements:

Proposition 3.4.

Soit f:E→]−∞,+∞] une fonction. f est convexe si et seulement si pour tout x,h∈E la fonction Δx,h⁢f⁢(t):=f⁢(x+t⁢h)−f⁢(x)t est croissante sur ℝ+∗.

Démonstration : 

Il suffit de noter que g⁢(t)=Δx,h⁢f⁢(t)=f⁢(x+t⁢h)−f⁢(x)t est croissante si et seulement si g⁢(t)≤g⁢(s) pour 0<t<s si et seulement si on a l’inégalité de convexité :

f⁢(x+t⁢h)=f⁢(ts⁢(x+s⁢h)+x⁢(1−ts))≤f⁢(x+s⁢h)⁢ts+f⁢(x)⁢(1−ts).

Donc la convexité de f implique la croissance énoncée et réciproquement en prenant s=1 on écrit toute paire x,y sous la forme y=x+h et l’inégalité ci-dessus se réécrit en l’inégalité définissant la convexité de f:

f⁢((1−t)⁢x+t⁢y)=f⁢(x+t⁢h)≤f⁢(x+h)⁢t+f⁢(x)⁢(1−t)=f⁢(y)⁢t+f⁢(x)⁢(1−t).

□

Cela implique une régularité minimale des fonctions convexes:

Corollaire 3.5.

Si f:E→]−∞,∞] est convexe, pour tout x∈D⁢(f) et tout h∈E, la dérivée directionnelle Dh′⁢f⁢(x) existe dans [−∞,∞] au sens où la limite suivante existe et vaut:

Dh′⁢f⁢(x):=limt→0+f⁢(x+t⁢h)−f⁢(x)t=inft>0f⁢(x+t⁢h)−f⁢(x)t.
Démonstration : 

Par la proposition précédente g⁢(t)=f⁢(x+t⁢h)−f⁢(x)t est croissante donc admet une limite pour t→0+ qui coïncide avec l’infimum.   □

2.1 Calcul des cônes normaux courants

Soient g1,…,gn des fonctions convexes C1 définies U→ℝ avec U ouvert convexe tel qu’il existe x0∈U avec gi⁢(x0)<0 pour tout i.

Soit la contrainte :

C={x∈U:∀i∈{1,…,n},gi⁢(x)≤0}.

On sait que chaque gi−1(]−∞,0]) est convexe comme image réciproque d’un intervalle borné supérieurement par une application convexe. Par intersection, on sait donc que C=∩i=1ngi−1(]−∞,0])⊂U est aussi convexe.

★ Théorème 3.6 (admis, cf Section B.1).

Soit x∈C tel que:

  1. 1.
    ​

    les l premières contraintes sont actives, c’est à dire: g1⁢(x)=…=gl⁢(x)=0

  2. 2.
    ​

    les autres contraintes ne sont pas actives, c’est à dire gl+1⁢(x)<0,…⁢gn⁢(x)<0

Si l=0, on a NC⁢(x)={0} et sinon, le cône normal à C en x est donné par

NC⁢(x)={∑i=1lλi⁢∇gi⁢(x),λi≥0}.
Exemple 3.3.

Soit A={(x,y)∈ℝ2:x≥y≥0,}. Si on pose g1⁢(x,y)=y−x,g2⁢(x,y)=−y qui sont linéaires donc convexes et C1, on a:

A={(x,y)∈ℝ2:g1⁢(x,y)≤0,g2⁢(x,y)≤0}

Calculons NA⁢(0) le cône normal en 0=(0,0).

On a g1⁢(0,0)=0=g2⁢(0,0) donc toutes les contraintes sont actives.

On calcule donc ∇g1⁢(0,0)=(−1,1),∇g2⁢(0,0)=(0,−1). D’après le théorème, on a :

NA⁢(0)=ℝ+⁢(−1,1)+ℝ+⁢(0,−1).
Exercice 3.4.
  1. 1.
    ​

    Pour A de l’exemple précédent, si a=(x,x) pour x>0. Montrer que NA⁢(a)=ℝ+⁢(−1,1).

  2. 2.
    ​

    Pour b=(x⁢,0), x>0. Montrer que NA⁢(b)=ℝ+⁢(0,−1).

  3. 3.
    ​

    Y-a-t-il d’autres valeurs de NA⁢(c) et si oui, pour quels points c∈A ?

2.2 Fonctions convexes sur ℝ

Soit I un intervalle de ℝ. Pour une fonction f:I→ℝ et a∈I, on considère la fonction (taux d’accroissement de f en a) Δa⁢f définie par Δa⁢f⁢(x)=f⁢(x)−f⁢(a)x−a pour tout x∈I∖{a}. La proposition 3.4 se reformule sous la forme:

Proposition 3.7.

Une fonction f:I→ℝ est convexe si et seulement si pour tout a∈I, la fonction Δa⁢f est croissante sur I∖{a}.

On en déduit les inégalités suivantes (inégalité des pentes, cf dessin en cours) sur une fonction f:

★ Proposition 3.8.

Une fonction convexe f:I→ℝ vérifie l’ inégalité des pentes :

∀a,b,c∈I,a<b<c⇒f⁢(b)−f⁢(a)b−a≤f⁢(c)−f⁢(a)c−a≤f⁢(c)−f⁢(b)c−b.
★ Théorème 3.9.

Soit I un intervalle ouvert de ℝ, et f:I→ℝ une fonction convexe. Alors pour tout a∈I, f admet des dérivées à droite et à gauche en a. On a pour tout x∈I : f⁢(x)≥fd′⁢(a)⁢(x−a)+f⁢(a) et f⁢(x)≥fg′⁢(a)⁢(x−a)+f⁢(a). En particulier, il existe une fonction affine g telle que g⁢(a)=f⁢(a) et g⁢(x)≤f⁢(x) pour tout x∈I. De plus, si a<b sont dans I, on a fg′⁢(a)≤fd′⁢(a)≤fg′⁢(b).

Démonstration : 

Soit a∈I. Dans le cas d’une fonction à une variable, le corollaire 3.5 implique l’existence de dérivées à droites et à gauches (pour l’instant peut-être infinies). Dans l’inégalité des pentes en faisant c→b+ ou a→b−, on obtient:

−∞<f⁢(b)−f⁢(a)b−a≤fd′⁢(b),
fg′⁢(b)≤f⁢(c)−f⁢(b)c−b<+∞.

Pour a<b, 0<ϵi<(b−a)/2, l’inégalité des pentes appliquée aux points a≤a+ϵ1<b−ϵ2<b donne:

f⁢(a+ϵ1)−f⁢(a)ϵ1≤f⁢(b−ϵ2)−f⁢(a+ϵ1)(b−a−ϵ1−ϵ2)≤f⁢(b−ϵ2)−f⁢(b)−ϵ2

et en passant à la limite ϵ1→0+ ou ϵ2→0+ puis les deux, on obtient:

fd′⁢(a)≤f⁢(b−ϵ2)−f⁢(b)−ϵ2,
f⁢(a+ϵ1)−f⁢(a)ϵ1≤fg′⁢(b),
fd′⁢(a)≤fg′⁢(b).

Donc fd′⁢(a)<+∞, fg′⁢(a)>−∞, ce qui termine la preuve des dérivabilités à droite et à gauche, et on a l’inégalité attendue.

De plus, la formulation comme infimum, dans le corollaire 3.5, montre que pour tout x>a que f⁢(x)−f⁢(a)x−a≥fd′⁢(a) et donc f⁢(x)≥fd′⁢(a)⁢(x−a)+f⁢(a). De même, pour tout x<a on a f⁢(x)−f⁢(a)x−a≤fg′⁢(a); en multipliant par x−a (qui est négatif!) on a donc que pour tout x<a f⁢(x)≥f⁢(a)+fg′⁢(a)⁢(x−a).

De plus, fg′⁢(b)≤fd′⁢(b) (en passant aux limites a→b−,c→b+ dans l’inégalité des pentes); par conséquent, pour x<a fg′⁢(a)⁢(x−a)≥fd′⁢(a)⁢(x−a), et on voit finalement que l’inégalité f⁢(x)≥fd′⁢(a)⁢(x−a)+f⁢(a) est valide pour tout x∈ℝ. Le même raisonnement s’applique pour montrer que l’autre inégalité est vraie pour tout x∈ℝ.   □

Corollaire 3.10.

Soit I un intervalle ouvert de ℝ, alors une fonction convexe f:I→ℝ est continue.

Exercice 3.5.

Trouver une fonction convexe f:[0,1[→ℝ qui n’est pas continue en {0}.

Proposition 3.11.

Si E=ℝ et f est dérivable sur un ouvert convexe U⊂E (donc un intervalle ouvert) alors f est convexe si et seulement si f′ est croissante.

Démonstration : 

⇒) Supposons f convexe, l’inégalité qu’on a montrée au (2) du théorème précédent s’écrit (f′⁢(u)−f′⁢(v))⁢(u−v)≥0 donc (f′⁢(u)−f′⁢(v)),(u−v) ont même signe et f′ est croissante. On peut alternativement utilisé pour a<b, f′⁢(a)=fd′⁢(a)≤fg′⁢(b)=f′⁢(b) grâce à l’inégalité vue au théorème 3.9.

⇐) Réciproquement si f′ croissante, montrons que f convexe, on veut voir f⁢(λ⁢a+(1−λ)⁢b)≤λ⁢f⁢(a)+(1−λ)⁢f⁢(b) pour a<b,λ∈]0,1[. Par l’égalité des accroissements finis, la pente f⁢(λ⁢a+(1−λ)⁢b)−f⁢(a)(1−λ)⁢(b−a) est atteinte par f′ en un point de ]a,λa+(1−λ)b[, et de même f⁢(b)−f⁢(λ⁢a+(1−λ)⁢b)(λ(b−a) est atteinte par f′ en un point de ]λa+(1−λ)b,b[ donc par croissance de la dérivée :

f⁢(λ⁢a+(1−λ)⁢b)−f⁢(a)(1−λ)⁢(b−a)≤f⁢(b)−f⁢(λ⁢a+(1−λ)⁢b)λ⁢(b−a)
⟺f⁢(λ⁢a+(1−λ)⁢b)⁢(1(1−λ)⁢(b−a)+1λ⁢(b−a))≤f⁢(a)(1−λ)⁢(b−a)+f⁢(b)λ⁢(b−a)
⟺f⁢(λ⁢a+(1−λ)⁢b)⁢(1λ⁢(1−λ))≤f⁢(a)(1−λ)+f⁢(b)λ.

Ceci conclut.  □