Galion : une utopie communautaire

Hommage à Ginette Mison
lundi 19 octobre 2009
par  Webmaster IREM

Ginette Mison nous a quittés le 19 mai 2009. Nombre d’entre nous l’ont connue et appréciée, dans ses multiples activités. Elle fut enseignante, militante APMEP, auteur de manuels scolaires et de brochures (en particulier dans le cadre de l’association Galion qu’elle avait contribué à fonder), formatrice à l’IREM et à l’IUFM. 

Dans toutes ces activités, elle a fait preuve d’un enthousiasme et d’une énergie qui paraissaient inépuisables. Elle savait entraîner ses élèves, ses stagiaires et ses collègues à donner le meilleur d’eux-mêmes

À l’automne 2007, nous avions réalisé une interview de quelques membres de l’association Galion (fondée en 1968…) dans laquelle ils témoignent d’une époque de bouleversements , de controverses et d’innovations qui vit en particulier la naissance des IREM.

On y retrouve l’optimisme, l’engagement, les convictions qui caractérisaient Ginette.

Nous avons donc laissé à cette interview sa forme orale, ne modifiant que quelques détails pour des raisons de compréhension, préférant privilégier la vie qui se dégage de cet entretien à une approche plus « historique ».

Un document écrit par les Amis de l’IREM de Lyon.

Une utopie communautaire : Galion

Sont réunis quelques membres de l’équipe Galion, Ginette Mison, René Gauthier, André Myx, Jean Clerjon, ainsi que Maurice Glaymann.

René et Ginette répondent aux questions d’une délégation de l’association des Amis de l’IREM de Lyon.

Amis de l’IREM de Lyon (AIL) : Quelle était l’ambiance qui régnait à cette époque de la création des IREM, comment ça se passait dans les salles des prof., racontez-nous...

Ginette : On est quatre ici qui étions professeurs dans les lycées : André Myx à Charial, Jean Clerjon à Jean Moulin, moi à Récamier, et puis René à Ampère. Nous étions recrutés essentiellement pour faire la formation en mathématiques modernes... À quoi les prof. n’étaient pas du tout formés.
Nous avons commencé à expérimenter en septembre 67 en sixième, avant la création des IREM, et l’année suivante en cinquième. C’était l’IPN, l’Institut pédagogique national qui faisait ça, et nous étions des expérimentateurs de plusieurs académies : Paris, Bordeaux , Poitiers... Donc, nous avons commencé à expérimenter des nouveaux programmes avant la création des IREM.
Je pense qu’on devait avoir deux heures de décharge ou quelque chose comme ça. Et on animait beaucoup de stages. On avait des stages avec des inspecteurs, trois fois par an. Voilà. Et donc ça a duré jusqu’en mai 68. Et après on est passé en cinquième en septembre 68 et y a eu une nouvelle expérimentation en sixième avec une nouvelle équipe.

René : J’étais prof au lycée Ampère, dans le second cycle. J’ai eu des classes de premier cycle pour cette expérimentation. Il faut dire qu’on avait commencé un petit peu avant les autres au lycée Ampère avec des classes de quatrième. Nous avions commencé à travailler avec des fiches en classe de quatrième en 65-66, avec l’accord du proviseur, et nous avions déjà rédigé des fiches pour les élèves de quatrième-troisième. C’est un peu ce qui a permis ensuite de faire en sorte qu’une équipe se greffe autour de ça rapidement. Avant que la commission Lichnerowicz se penche sur le problème, on savait déjà qu’il y avait des choses qui se faisaient au lycée Ampère.On travaillait sur le programme, pas sur des contenus nouveaux, sur des contenus traditionnels.

AIL : Et qu’est ce qui à l’époque avait été déclencheur pour vous ?

Maurice : On avait fait des petites conférences à l’APM, on se réunissait toutes les semaines.

Ginette : On avait des formations. Nous, tout ce qu’on a appris avant les IREM, c’est par l’APM. Il y a eu des conférences de Ponasse sur la logique, on a appris des tonnes de choses, Maurice nous a appris le fortran... L’APM était très très vivante à l’époque, on se réunissait toutes les semaines à la régionale et nous étions toujours au moins une trentaine dans le petit amphi au bord du Rhône, quai Claude Bernard.

Maurice : En tout cas c’était ça qui a mis le germe.

René : Ça a donné aux gens envie de faire autrement...

André : On a appris, on s’est posé des questions.

Ginette : Je me rappelle d’une engueulade... Est ce que tous les vides sont les mêmes ? puisque que le vide c’est le complémentaire du plein, que tous les pleins sont pas les mêmes, est ce que tous les vides sont les mêmes ? Eh bien oui, voilà. [Rires.]
Un de nos problèmes c’était vraiment la logique formelle. Et je pense qu’on a quand même appris... Moi c’est là où j’ai appris beaucoup de choses, par les réunions de l’ APM.

René : Il y avait des trucs rigolos —en salle des prof. par exemple— on travaillait beaucoup avec des blocs logiques, alors on partait dans nos salles avec sous le bras des blocs. Et les autres rigolaient. Et je me rappelle très bien d’un prof qui dit : « Tu vas où avec ça ? » « Oh ben... c’est des boîtes de Blocs Logiques. » « Mais est ce que tu connais des blocs qui sont pas logiques ? » Ils se foutaient de notre gueule carrément.

AIL : Donc il y avait ce bouillon de culture, ça c’est une chose, mais si on décide de changer des choses, c’est qu’il y a des choses qu’on remet en cause, alors qu’est-ce qui était remis en cause ?

René : C’était le cours traditionnel, le cours magistral.

Maurice : Il y avait tout ce travail qui s’était fait de 50 à 65. En quinze ans, l’enseignement supérieur a réfléchi sur l’évolution de l’enseignement, l’enseignement élémentaire et secondaire. Depuis les années 50 des gens se réunissaient régulièrement au niveau international et c’est ça qui a mis le germe... Glaeser, Frenkel...

René : Moi je ne les connaissais pas ces gens là, aucun d’entre nous ne les connaissait. Peut-être dans les milieux universitaires, oui, c’était connu... A la fac on avait appris des trucs qui étaient pas du tout dans nos programmes, les ensembles, etc.

André : Ça veut dire quand même qu’il y avait une révolution des méthodes dont on a parlé tout à l’heure, mais il y avait aussi du contenu.

Ginette : A l’époque, ce qu’on voulait, nous, ce pourquoi on a fait des fiches après, à Galion, c’était individualiser l’enseignement, et que les enfants aillent à leur propre rythme. Après on a eu besoin des universitaires pour qu’ils fassent les programmes, c’était pas nous qui pouvions faire les programmes... mais Choquet, et les autres...

AIL : Il y avait une contestation à la fois des méthodes et des contenus, Et toi René tu as parlé plutôt de mettre en cause le magistral.

René : On se disait qu’on ne peut pas changer le contenu si on ne change pas un peu en même temps la méthode.

André : Mais René, les programmes n’ont jamais dit qu’il fallait enseigner la droite de Simpson, par exemple. Il y avait une inflation extraordinaire qui se produisait à ce moment-là, notamment en géométrie où on faisait plus qu’il n’était demandé.

Ginette : Je voudrais dire un petit quelque chose d’autre quand même sur comment c’était ressenti quand on a fait cette expérimentation dans les lycées, puisque c’est ce que vous demandiez . On s’était arrangé pour être au moins deux ou trois par lycée, pour qu’on puisse au moins parler un petit peu. Moi quand je suis arrivée dans mon lycée, j’ai osé un jour demander à une collègue qui n’était pas beaucoup plus âgée que moi : écoutez madame, moi je comprends pas bien avec cette histoire de mesure algébrique, qu’est ce qu’on en fait, qu’est ce qu’on n’en fait pas ? Mon Dieu, mais c’était vraiment : « Mais on ne pose pas des questions comme ça ! » On arrivait, on se débrouillait. Ce que j’ai retrouvé de plus extraordinaire dans ce qu’on a fait après, dans notre groupe, c’est qu’on a échangé, c’est ça qui était formidable.
Mais, il faut être honnête, il y avait quand même une opposition —comme disait René— il y avait ceux qui faisaient l’expérience et ceux qui ne la faisaient pas. Surtout le problème c’était qu’on avait un programme autre, on expérimentait sur un nouveau programme. Donc après, les élèves, en quatrième, quand ils changeaient de section pour le choix de la seconde langue, ils changeaient de programme, ça a été très compliqué dans les lycées.

Jean : Alors que chez nous on s’était arrangé pour que toutes les sixièmes participent à l’expérience, et l’année suivante toutes les cinquièmes, on a eu quatre années de cours qui ont suivi les math. modernes pendant les quatre ans.

AIL : Oui, c’était l’époque où les lycées partaient de la sixième...

AIL : Maintenant avec le recul qu’est ce que vous en concluriez ?

L’enseignement par fiches

Ginette : C’est un peu le problème des activités maintenant. Il y avait des gens qui distribuaient des fiches, et c’était tout —le prof n’était qu’un distributeur de fiches. Donc, l’inspecteur général ne pouvait plus venir inspecter.
Et puis il y avait des classes où il y avait dix fiches d’écart d’un élève à l’autre. Et ce n’étaient pas forcément les plus en avance qui étaient les meilleurs. Donc nous on avait inventé un système - ce qu’on appelait les fiches primes ou les fiches tampons, mais ça on n’arrivait pas à le faire passer, on n’a pas su bien faire comprendre notre enseignement sur fiches, à un moment, comme dans tout cours normalement constitué, un moment on s’arrête !
Si tu veux, c’était individualisé, mais pas totalement individualisé, mais je pense que notre idée a été mal suivie, et on s’est un peu cassé la figure avec nos fiches...parce qu’on n’a pas su dire aux gens que l’individualisation, c’est pas n’importe quoi, n’importe quand, n’importe comment.

René : Il y a quand même autre chose moi qui m’a déçu assez vite, c’est que je crois que l’on sentait dans les classes quand même que l’élève est intéressé par la façon qu’on a de raconter les choses, par la façon de le présenter, et moi ça me manquait ça. Ça me manquait et je trouvais que ça devait manquer à l’élève. Je l’ai ressenti.
Quand tu exposes un truc, c’est quasiment un cours magistral, pendant cinq ou dix minutes, la façon de le dire se transmet par les oreilles de l’élève, il voit ton enthousiasme, il voit ta foi, il voit que tu y crois, il voit que c’est bien, et je pense que ça contribue à lui faire comprendre, et à lui donner envie de faire des math..

AIL : Parce les élèves démarraient directement sur les fiches ? dès que vous arriviez ? Chacun en était à un endroit ou à un autre...

René : Il n’y avait rien avant les fiches. Sauf si la fois avant on n’avait pas fait de synthèse, il fallait alors en faire une avant de commencer la prochaine fiche... Et puis ce décalage entre les fiches, les élèves qui avaient deux ou trois fiches en avance, c’est pas bon ça.

André : Il y a eu un échec de l’enseignement avec les fiches pour les raisons qu’on vient de dire. Mais peut-être aussi si on avait fait à l’époque une analyse... Les fiches, ce sont des documents, et on n’avait peut-être pas rédigé ces documents comme on aurait pu le faire pour que ce soit mieux exploité en tant que document-élève, c’est à dire qu’on a essayé d’écrire un cours lisible par l’élève, mais on a peut-être pas réfléchi à la façon de présenter un contenu, des problèmes, des problématiques. C’est dommage qu’à l’époque on ne se soit pas dit : ça échoue, mais c’est peut-être aussi parce que le matériel didactique qu’on donne n’est pas tout à fait adapté.

René : Il ne faut pas voir que ça. On était tellement dogmatiques qu’il ne fallait surtout pas faire un quart d’heure de cours magistral ! C’était interdit !

Ginette : Attends, attends, attends... chez vous à Ampère !

René : Mais non ça faisait partie du dogme, ça. Il fallait pas...

Ginette : Non ! non ! non !

AIL : Quand même, par rapport à des enfants, le coup des ensembles, des éléments, de l’appartenance... l’accent qui a été mis sur les symboles, ce qui était dans les fiches, c’est quand même quelque chose qui fait difficulté...

René : Je ne suis pas tout à fait d’accord. Il me semble que c’est plus facile de faire passer par des fiches un petit enseignement sur des ensembles que de faire comprendre de la géométrie. Rédiger des fiches pour faire de la géométrie c’est pas simple.

Ginette : Surtout la géométrie à neuf points... [Rires.]

AIL : Alors juste un mot encore sur ces fiches avant de conclure. Ca a pris une très grosse importance ces fiches. Comment elles ont été fabriquées ? Là aussi c’était un travail collectif ?

René : C’était un travail collectif, oui.

Ginette : Au départ, elles étaient tirées par le CRDP quand c’était encore l’IPN. Et on allait faire les tirages, on faisait les paquets pour distribuer dans les lycées, on a été vraiment les bonnes sœurs et les bons frères de l’Education nationale à l’époque..

René : Et puis un jour c’est Maurice qui a dit : si on n’édite pas ces fiches, il y en a qui vont faire du pognon avec... et c’est là qu’on a décidé de les éditer et de faire ce qu’il fallait pour que ce soit édité sous le nom d’un auteur d’emprunt et on a inventé Galion.

L’aventure Galion

AIL : En 68 ?

René : Le 8 novembre 68.

Ginette : Ca c’est la fondation de Galion, mais la décision de le faire c’est quand Maurice, qui était un peu plus au courant que nous, nous a dit : tout le monde va nous piquer nos idées, parce qu’on distribuait ça partout, dans tous les stages, à tout le monde, déjà Sucy-en-Brie avait commencé à publier ses fiches Magnard... À ce moment là on a cherché un éditeur.

AIL : Et là ça a démarré tout de suite très fort ?

Ginette : Très fort.

René : Ah oui, oui, oui ! À la rentrée 69, je crois, ou 70, y avait une page entière dans le Progrès de Lyon : « Les fiches Galion envahissent le marché » ou quelque chose comme ça.

André : À aucun moment ne s’est posé le problème de savoir si on serait rémunéré individuellement.

Ginette : Il s’est posé, pour dire qu’on ne se rémunérait pas.

Maurice : On gardait l’argent pour développer des activités de terrain.

AIL : Galion était une association ?

Ginette : C’est toujours une association, loi 1901.
On a choisi l’éditeur OCDL, parce que c’est lui qui avait publié les bouquins de Dienes Apprentissage mathématique, les bouquins de Fletcher. Le distributeur était Hatier. On avait un pouvoir extraordinaire à l’époque. On disait à Hatier : « Si vous le vendez plus de douze francs, eh bien on ne vous donne pas le manuscrit. »

André : Sur le plan national, on avait plus de la moitié des ventes.

AIL : C’est finalement des droits considérables !

Ginette : Puis attends, l’intérêt des fiches, c’est toutes les années qu’il faut les racheter.

René : Oui, fallait les renouveler tous les ans.

Ginette : Je dis vraiment que quand on a commencé à faire les fiches, on n’a jamais pensé qu’on pourrait en faire de l’argent. Et on a eu des sommes considérables.

Maurice : On donnait tous les ans la moitié de nos recettes, en bourses, pour des élèves de troisième. Les parents remplissaient des dossiers, les enfants qui avaient besoin d’argent recevaient des bourses non négligeables...

René : On distribuait deux cents bourses à 1000 francs et puis on donnait 20 000 francs, c’est les anciens francs, à des clubs mathématiques dans les lycées.

Ginette : On a traduit Galion en braille. On a donné de l’argent dans les prisons.

De la charte de Chambéry à la création des IREM

AIL : On sent bien qu’il y avait des intentions , est-ce que je peux utiliser le terme d’idéologie, au sens noble. Alors ces intentions, on a déjà eu l’occasion d’aborder un petit peu ça avec Maurice autour de la charte de Chambéry. Est-ce que vous pouvez nous dire deux mots de cette charte de Chambéry ? René Gauthier, je crois que tu as participé ?

René : Oui, je faisais partie du groupe qui l’a rédigée, avec Duvert et d’autres.

Ginette : Regardons les titres.

René : Pourquoi l’enseignement des mathématiques doit-il être réformé de la maternelle aux facultés ? La mathématique est une science vivante. La pédagogie active, fondée sur l’analyse de la genèse des notions chez l’enfant conduit inéluctablement à une refonte complète de nos méthodes d’enseignement. L’économie moderne demande une formation scientifique plus poussée par un nombre plus grand d’individus. Et cætera.
C’est une philosophie quoi. C’est la charte de l’APM. C’est celle de Chambéry...

Ginette : Ça, c’est la charte de Chambéry. Après vient celle de Caen, très peu différente, on demandait la création des IREM.

Maurice : Il y a une description des IREM...
C’est ce document qu’on a remis à Edgard Faure (ministre) à Besançon quand on a créé les IREM.

Ginette : Par rapport à maintenant, vu le petit nombre de prof. de math., il y avait quand même dix mille adhérents à l’APM. Et cette charte a été soumise aux voix de tous les membres de l’APM. C’était vraiment une adhésion puisque ça a été voté à 95% des voix. C’était à l’époque où Maurice était président de l’APM.

AIL : Il y avait des problèmes de contenu ; j’entends parler aussi de développement de l’enfant. À l’époque, qui était influent : Piaget, Dienes ?

André : À l’école élémentaire c’était Dienes et Piaget. Pour le secondaire, Walusinski, et en Belgique, Papy. C’est ahurissant les bouquins de Papy. Comment il a pu avoir un tel succès, une œuvre qui a fait le tour du monde plusieurs années de suite.

AIL : Donc on a la charte de Chambéry, vous l’adoptez. C’est les régionales... Une action militante de l’APM. C’est les régionales qui commençaient à vivre...

Ginette : Et c’est grâce à René si les régionales ont été créées.

René : J’ai été le créateur des régionales...

AIL : Une des premières régionales fut celle de Lyon alors ?

René : Oh oui, elle existait de fait avant.

Maurice : Et c’est parce que ça a existé que René a pu exprimer, montrer tout l’intérêt qu’il y avait à créer des régionales : les conférences, le travail en groupe...

Ginette : Et ça a été la base des IREM. Après c’est ces gens là, dont nous, qui ont été les premiers formateurs d’IREM parce qu’on s’était formé à l’avance.

René : Et puis, on était du genre motivés.

Ginette : Et formés surtout.

René : Un petit peu formés.. mieux que maintenant.

Ginette : Plus que ceux à qui on enseignait !

Controverses et polémiques, « l’esprit de 68 »

AIL : Est ce que vous pourriez nous parler des années qui ont suivi la création des IREM ? Y avait beaucoup d’enthousiasme, y avait une action militante, mais en même temps vous avez rencontré de vraies difficultés..

Ginette : Moi je voudrais dire juste une toute petite anecdote, mais qui est quand même très significative. Je faisais passer un CAPES avec un inspecteur, le pauvre, il est mort, que Dieu ait son âme. J’étais seule à pouvoir aller manger avec l’inspecteur. On est allé dans un petit restau. On faisait le Galion cinquième à l’époque. « Vous vous rendez compte, madame Mison, Galion, qu’est ce qu’ils s’imaginent ces gens, ils s’imaginent qu’avec leurs fiches ils vont tout faire comprendre à tout le monde. C’est pas ça le but de l’enseignement ! Le but de l’enseignement est d’avoir des élites, c’est pas de faire tout comprendre à tout le monde ! » Alors moi j’avoue que, humblement, j’ai fermé ma... gueule. J’étais pas là pour défendre Galion, ni les programmes, ni rien, j’étais là pour essayer de soutenir le stagiaire tout de même. L’inspection générale était très, très contre les fiches, et je dirais contre les math. modernes.

AIL : Et les parents ?

André : Vous savez c’était l’époque du palais des congrès. On avait loué le palais des congrès pour présenter les math. modernes aux parents. Tout l’auditorium était plein. Il y avait entre mille et deux mille personnes, des parents, au palais des congrès.

Ginette : Comme on était tellement convaincus que ce serait formidable pour les enfants, qu’ils allaient « tous devenir intelligents », comme disait certains inspecteurs, on a fait ce qu’on appelait les Cercles de mathématiques modernes. On s’y est tous mis. Enfin presque tous. L’équipe de ceux qui y croyaient. Et le soir, on allait enseigner... les parents étaient invités. Oui, ils étaient invités, on n’allait pas les chercher. Et c’était tous les quinze jours. On a tous fait ça dans des lycées, moi j’allais à Givors. C’était effrayant le monde qu’on avait !

René : Les parents ne pouvaient même plus suivre le boulot de leur enfant. Donc ils venaient s’informer.

Ginette : Et puis c’était quand même une nouveauté. On a fait des fiches pour les parents.

René : Maurice Glaymann, Louis Duvert et moi avons publié pour les parents les DGG (Duvert-Gauthier-Glaymann).

Ginette : Et on a vraiment fait ça pour généraliser, pour apprendre, que tout le monde soit au courant de ces histoires de math. modernes. C’est quand même extraordinaire qu’on ait eu un tel entrain.

René : Non mais il s’est quand même produit un truc aussi, c’est que les fiches, après la cinquième, on n’a pas pu continuer avec les fiches. On a fait quasiment des petits manuels...

André : Quand on a publié les premiers Galion c’était sous forme de fiches volantes et puis après ils étaient brochés.

Ginette : Brochés mais détachables !

René : On travaillait en équipe, on se retrouvait tous. On allait même faire des sports d’hiver ensemble.

Ginette : Et on ne se ménageait pas. C’était effrayant. Dès qu’y en a un qu’écrivait quelque chose... Remarque ça n’a pas changé. On n’est plus une équipe très nombreuse, mais ça n’a pas changé, dès qu’y en a un qui écrit, les quatre autres démolissent. À Galion, on n’est plus que cinq malheureusement. Moi, j’ai vraiment appris à apprendre les critiques et ça ça fait du bien.

René : Il y en a qui n’ont pas supporté, c’est pour ça qu’ils sont pas revenus à Galion... Parce que les membres fondateurs, on était trente ou trente-cinq.

Ginette : On est resté une vingtaine pendant longtemps.

Maurice : On a quand même réussi à ce qu’un prof. de spéciale puisse prendre une sixième. Il faut vous rendre compte de ce que ça a pu représenter.

René : Beaucoup plus tard, une collègue de classe préparatoire avait demandé un collège... et on lui a refusé. Enfin, on lui a dit que c’était impensable. Et elle est devenue inspectrice après.

Jean : On a dépensé nos gains en bourses et on a pu dépenser pour organiser des séminaires internationaux. Le premier c’était à Royaumont, en 1970, « le langage mathématique ».

Ginette : Le deuxième : « la concrétisation en mathématiques ».

René : C’était un peu prétentieux tous ces trucs.

Ginette : Pourquoi tu dis ça ? C’est pas vrai !

René : Bof, séminaires internationaux tu parles ! Ils venaient parce qu’on leur payait le billet, c’est tout.

AIL : Est ce qu’on peut dire que c’était un peu la préfiguration de ce qu’on a maintenant avec ICME ?

Maurice : Le premier congrès international, il a eu lieu à Lyon en 69. Mille personnes qui ont débarqué à Lyon en 69.

André : Avant de débarquer dans le Beaujolais !

AIL : Bon, y avait une volonté militante, une idéologie derrière, est ce qu’il y avait une opposition à ça ? à cette époque ?

Ginette : Entre nous ? Y avait des discussions entre nous.

AIL : Mais est-ce qu’il y avait, au niveau des collègues, des inquiétudes ? Et des parents ?

Ginette : Ce qui a été fait à Jean Moulin n’a pas été fait ailleurs. Qu’est ce que les élèves vont faire s’ils déménagent ? Qu’est ce qu’ils vont faire s’ ils changent de classe ? Qu’est ce qu’ils vont faire quand ils arriveront en seconde ? C’est ça le gros problème.

André : Vont-ils savoir compter, savoir faire des multiplications ?

Jean : N’empêche qu’à Jean Moulin, on a fait une expérience avec des machines à calculer, les Curta.

Ginette : Oui, mais même là, les parents étaient contre parce qu’on faisait faire du calcul avec des machines à calculer, déjà. Et ils ne se rendaient pas compte de tout ce qu’on pouvait faire. C’était le même problème que maintenant, quarante ans après, ça n’a pas changé ça...

AIL : Si, il y a une chose qui a changé : ils ne savent réellement pas calculer !

Ginette : Voilà je pense que l’opposition elle était parce que les parents savaient pas bien, on les mettait un peu dans notre poche, mais c’était l’inquiétude.

René : On a été critiqué par des collègues. On a même été critiqué par l’APM pour le succès que nos bouquins avaient. Le président critiquait la domination de Galion.
Et puis, cette association Défense de la jeunesse scolaire qui nous avait critiqués aussi. Critiqué les math. modernes... De la part de l’Union de physiciens aussi...

Maurice : Je dois dire aussi qu’on avait créé une maison d’édition qui s’appelait CEDIC où on publiait régulièrement des bouquins pour la formation des maîtres, en français, plus de 70 titres. Bouquins qui se sont très bien vendus, pendant cinq voire six ans.

Ginette : Plus que ça, et puis CEDIC a fait faillite.

AIL : Il me semble qu’une collection de bouquins qui porteraient aujourd’hui sur les aspects contenus aurait très peu de chance de trouver acquéreur. Ça serait plus facile de publier des choses qui marcheraient sur des questions autour de la gestion des classes.

AIL : Je suis pas complètement sûr. Tous les bouquins qui sont sortis sur la théorie des graphes se vendent très très bien. C’est bien du contenu.
Pour revenir à la période de Galion, aux mathématiques qui étaient faites à l’université, enfin c’était la pleine période de Bourbaki, donc y avait une volonté d’unification, de synthèse, alors que maintenant j’ai l’impression qu’au contraire les recherches elles partent un peu dans toutes les directions et en essayant de créer des ponts avec d’autres sciences.

Maurice : Avant on essayait de structurer La mathématique, et les grands problèmes d’aujourd’hui ne sont plus dans la mathématique elle-même. Des probabilités jusque dans les nombres premiers ! Regardez la biologie. La biologie a pris un essor considérable depuis qu’on est allé chercher des modèles mathématiques.

AIL : Moi j’aimerais entendre la suite, parce qu’on sait très bien que cette réforme après elle s’est cassé la figure.

Maurice : Alors la chute de l’empire romain se situe en classe de quatrième avec la droite affine réelle.

René : Là tu raccourcis un peu, à partir du moment où il a fallu faire de la géométrie...

Maurice : La droite affine réelle, définition de Revuz : quinze lignes.

Ginette : Elle est passée dans le Canard enchaîné.

Maurice : A partir de là, c’était foutu.

AIL : Mettons qu’à partir de là c’était foutu, mais un peu plus de détails sur le rôle des IREM.

René : Non, alors ça tient aussi au fait que les prof. enseignaient des math. modernes sans les connaître. Ils étaient pas très bien formés. La formation était incomplète.

Ginette : Y avait pas beaucoup d’IREM quand même.

René : Y avait pas beaucoup d’IREM et puis ce qu’on faisait dans les IREM était sûrement encore insuffisant. Et donc y avait une formation insuffisante des prof.. Allez faire de la trigo. en faisant des math. modernes. C’est pas rigolo !

AIL : Est-ce que c’est seulement un problème de formation ? Est-ce que vous pensez que si on avait formé convenablement les gens, les contenus des nouveaux programmes de collège étaient effectivement pertinents pour des enfants ?

Ginette : La droite, on la représentait que par une patate !

René : Fallait pas faire de la géométrie avec un support concret !

AIL : De la géométrie de l’espace sans figure...

René : La notion d’équivalence, les ensembles quotient, même si on n’appelait pas ça comme ça, c’était difficile. On avait l’impression que ça passait bien, mais est-ce que c’était sûr que ça passait très bien ? Il y avait quand même des problèmes au niveau de l’enseignement...
Ensuite il y a eu des nouveaux programmes en lycée, on introduisait les ensembles, la logique, les structures, par exemple les espaces vectoriels en seconde.

Ginette : Et les bases de filtres, les limites, la continuité ! Ça passait pas bien parce qu’on voulait faire trop, trop abstrait...

René : Je pense que l’Inspection générale a dû se rendre compte que ça déconnait dans un certain nombre de classes. Et puis il y avait des réactions contre, les physiciens, par exemple... Il fallait faire quelque chose, il y a eu marche arrière !

Ginette : Mais on aurait pu quand même continuer, moi je continuais, dans mes classes.

AIL : Revenons un peu en arrière : est-ce que l’effort de formation a continué après ces années de démarrage ?

René : Oh, ben oui, parce que dans la mesure où il y avait l’IREM, l’IREM avait du personnel pour ça, même si la formation par l’APM continuait en parallèle.

IREM/APMEP

AIL : Quels sont les buts de l’APM, est-ce différent par rapport à l’IREM ?

Ginette : Nous, l’APM, on voulait développer l’enseignement des mathématiques.

René : L’association s’est formée pour une durée illimitée entre des personnes ayant adhéré, c’est une association loi 1901. L’association a pour but de contribuer à développer les recherches sur l’enseignement de la mathématique et de ses applications et d’en diffuser les résultats. A cet effet, l’association se propose d’organiser des conférences, des séminaires, des rencontres, de publier des ouvrages de mathématique, et d’une manière générale d’élaborer tout vecteur de diffusion jugé adéquat. C’est intéressant ça, il faudrait relire la charte de Chambéry.

[NDLR : On peut se reporter au site de l’APMEP.]

Ginette : Du moment où les IREM ont été créés, comme en gros tous ceux qui travaillaient dans les IREM venaient de l’APM, eh bien, c’est là que l’APM a commencé à décliner, c’est net ! Et après, petit à petit, quand on venait à l’IREM, on quittait l’APM. Y a plus eu d’APM, on n’en avait plus besoin... et l’IREM avait davantage de moyens !
Actuellement, ce qui se fait à l’IREM, c’est plus assez diffusé, cette formation des prof. pour les motiver n’existe plus. Y a pas de raison qu’ils ne se motivent pas, ils sont comme avant ! Je trouve que c’est très dommage, tout cet esprit de début d’IREM qui a disparu !

René : On a l’impression que les gens ne veulent plus rien d’autre que ce qui est dans les bouquins de cours, ils n’ont pas le temps.

Ginette : A un certain moment, il y a eu l’informatique, qui a accéléré le déclin de l’APM par rapport à l’IREM.

AIL : A l’IREM, il y a eu les premières machines, les HP 20, HP 30, il fallait les programmer pour des choses très simples comme la racine carrée... Et la Toronto 300, qui était un outil extraordinaire... C’était l’époque où certains prof. de math proposaient d’enseigner l’informatique au lycée, en LSE.

Ginette : IBM a fait des stages, en 68, 69, nous, ça n’a l’air de rien, mais avec Maurice Glaymann, on a fait le premier stage ! On espérait apprendre les langages informatiques, on a fait du fortran. C’était pour notre culture, car honnêtement, on n’en a pas fait grand chose après !

René : C’est dommage, parce que c’était intéressant de faire faire des programmes aux élèves.

AIL : Que ce soit au niveau des méthodes, du contenu, qu’est-ce que ce serait, actuellement que de donner une nouvelle impulsion pour l’enseignement, de votre point de vue ?

René : Je crois que c’est difficile de répondre à cette question parce que il me semble qu’en grande partie les problèmes dans l’enseignement sont des problèmes liés aux problèmes de société. C’est un peu facile de répondre comme ça et c’est toujours difficile là où on est de changer la société.

Ginette : Je voudrais lire un truc qui n’est pas de moi. Y en a pour dix lignes, mais ça ne fait rien.
« Or le problème didactique crucial vient de ce que la société donne pour mission à l’enseignant de faire connaître la science faite alors que l’élève ou l’étudiant, la situation psychologique existentielle diraient certains, correspond à l’élaboration de la science à faire. Si l’enseignant, que la pression sociale des programmes et des examens pousse fortement dans ce sens, met trop l’accent sur l’aspect science faite, le dialogue avec l’élève est vicié à la base. L’enseignant imposera, contraindra, et l’esprit de l’élève sera écrasé par la masse des acquisitions de la science faite. »
Enfin je sais pas moi, il me semble, ce qu’il faudrait qu’on puisse faire, c’est leur redonner l’envie d’apprendre. Je dois dire des choses affreusement banales, mais... on peut peut-être conclure là-dessus !


Commentaires

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jeudi 19 mai 2016 à 00h29, par  Bernie

Moi aussi je suis une enfant des fiches "Galion" et des maths modernes. En 6ème et 5ème j’ai eu droit aux maths modernes à 100% (en 1971-72) et aujourd’hui je suis professeur de maths agrégée : en 5ème on me demandait quel métier je voulais faire et je répondais prof de maths ou d’anglais, les deux matières qui m’étaient enseignées de façon modernes et non sous forme de cours magistral, comme par hasard.
Donc oui en 5ème je travaillais sur les fiches Galion et j’avais effectivement fini le programme début avril, et alors ? J’aidais les autres, j’écrivais des nouvelles, mais j’avais fait l’apprentissage requis. Grosse surprise en préparant l’agrég de retrouver des choses que j’avais apprises en 5ème sur les relations ...
Cette époque posait une vraie réflexion sur la manière d’enseigner et apportait des réponses possibles.

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mardi 20 octobre 2015 à 20h47, par  Thierry Chazarin

Bonjour à tous, Je vais être beaucoup plus nuancé... Je suis chef d’établissement après un parcours littéraire / linguistique (+ FLE). Les fiches Galion m’ont littéralement dégoûté des maths, pardon, de la mathématique (injonction qui nous était donnée aussi à nous élèves...). Je pense, en effet, que la posture du professeur était fondamentale dans cette affaire. Hélas, ma prof de maths en 6ème n’individualisait pas du tout les parcours et c’était lassant au possible de suivre ces fiches insipides, sans apports fondamentaux au plan des connaissances et des compétences surtout. Ah les patates dessinées, en veux-tu, en voilà. Lorsque, par chance ou par hasard, vous arriviez en seconde C : "mais où sont les bases ??????????????", vociférait le prof du lycée. La douche froide.

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mardi 29 septembre 2015 à 15h44, par  Guillot

J’ai débuté la mathématique moderne en septembre 1967 avec les fiches des gars de Lyon qui étaient, à l’époque, ronéotypées.
le travail en groupe d’élèves était extraordinaire car nous avancions à notre rythme ...
J’ai mis du temps pour m’installer dans cet apprentissage mais j’y ai pris goût et je suis aujourd’hui professeur de math agrégé et je sais que mon point fort en math, c’est l’algèbre.

Merci aux gars (et aux fenottes) de Lyon

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mercredi 7 avril 2010 à 20h39, par  PFCHAUVEAU-Sur Twitter.com

Mon professeur de mathématique(s) au collège Laurent-Mourguet à ECULLY , 1975-79 , André VALLAS , nous le faisait utiliser , son collègue CERUTTI , aussi !

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mardi 20 octobre 2009 à 21h34, par  noyarie

je participais à l’interview et je trouve le texte communiqué très fidèle au vécu.
Danielle Noyarie

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